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Jean-Jacques Astier, coutelier d’art

 

Connu sous le nom de Sissou, Jean-Jacques Astier s’est  choisi un métier exigeant et peu ordinaire. Maitre du feu depuis 20 ans, il occupe aujourd’hui une place de choix sur la scène artistique coutelière. Sa forge plantée toujours plus haut dans les monts d’Ardèche, s’éloigne résolument de la ville et se rapproche inexorablement du ciel indulgent. Il y réalise des œuvres originales où l’âme et lames se fondent et se confondent.

Une maison à volets bleus, à flanc de colline, flirte avec le vent et le ciel voisin. L’homme  y a élu domicile il y a cinq ans. Sa forge, occupe l’intégralité du rez-de-jardin. A gauche, en entrant, deux ponceuses à bandes et l’établi de finition avec, à portée de main, limes, aiguilles, pinces, petits marteaux… A droite, un rideau de lanières colorées « des bandes plus ou moins abrasives selon les teintes », une accumulation incongrue « ici l’animal, le végétal et le minéral se rencontrent » de cornes, dents, bouts de bois mêlés d’où s’échappe l’odeur poivrée du genévrier.

La forge, au fond, s’ouvre sur le vert des champs qui sauve, de sa tristesse, la grisaille monochrome. Les machines sont à l’arrêt. Le feu sommeille. Les marteaux, en attente, prisonniers de leur collet de cuir, pendent autour des enclumes. L’écho du silence interrompt la musique rythmée de l’action. Le souffre et le phosphore exhalent leur parfum « comme le Mastrou, un mélange de goudron et de résidu de charbon » souffle l’hôte. Les araignées s’appliquent à ourler les verrières, tamisant une lumière blanche et crue.

Au mur, la petite phrase de Morand : « Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui. » L’artiste n’est pas un homme pressé «  le métal exige que l’on aille ni trop vite ni trop lentement. Il faut s’adapter à sa ductilité. Il faut savoir gérer son temps, accorder de l’attention à son environnement ».

Le milieu est agressif, les yeux souffrent de la luminosité de la braise, de la fumée, de la poussière. Il arrive un moment où les émanations, le froid ou la chaleur, le bruit du marteau, le tintement de l’enclume deviennent pesants. L’heure est alors venue d’aller « écouter le vent, les oiseaux, de se poser dans l’herbe ». L’artiste l’avoue : « Vivre à la campagne m’est essentiel.»

L’Acte de créer

Mais si l’acte de créer est parfois à ce prix, il reste ce que le poète nomme « l’ivresse de l’émotion primitive », née de la satisfaction de conjurer les contraires, de transcender les éléments, qui de symboles deviendront outils, par la seule volonté de l’homme. « Je suis lié par les quatre éléments, le terre (minerai), le feu (forge) l’air (soufflet) et l’eau (trempe). Je suis le chef d’orchestre. Je les fais jouer ensemble l’air le plus juste. » La pince et l’infini de ses formes, experte et démiurge « prolonge le bras jusqu’au cerveau ». Elle varie, s’adapte pour une meilleure prise, permettant à la main de chair de jouer, nue, son rôle de virtuose. « Posséder les automatismes du métier permet de penser et de parvenir à l’harmonie d’un résultat que l’on veut beau. »

L’Œuvre

Les couteaux de Jean-Jacques séduisent les grands collectionneurs et les simples amateurs. Ils s’exposent dans les Salons de toute la France (10 ans de présence au SICAC Salon International du Couteau d’’Art et de collection à Paris) et sur le Net. Derrière son stand, le créateur observe le visiteur : « La main est attirée par le couteau. Ce qui sort de mes couteaux, c’est une émotion. Chaud, vivant, le couteau porte la trace de la main de l’homme ». Eminemment sensuel, le couteau se touche, se palpe, se caresse, se saisit, se soupèse, s’appréhende autant qu’il se regarde. Selon l’humeur et le vécu de l’artiste, il sera  « épuré, sans rien qui arrête le regard, de la pointe de la lame au bout du manche», ou sophistiqué, précieux « travaillé, guilloché et chargé comme un bijou ». Quoiqu’il en soit, Jean-Jacques Astier demeure intransigeant « Je fais ce que je sens, pas ce qui plaît », bien qu’il sache aussi travailler sur commande. Il varie les matières (acier mat Cardonne et brillant Nickel-chrome pour la lame, ivoires et bois divers, pour le manche), les techniques de feuilleté (le somptueux Damas) les formes (du couteau ardéchois sorti du terroir jusqu’au mystérieux Kriss indonésien), les registres (virils ou sexy) mais veille à ce que toujours, le manche s’éprenne de la lame.

L’élément déclencheur

L’ombrageuse et farouche jeunesse a fini par se sédentariser. Non sans avoir pris le temps de naviguer dans les mers d’huiles : on lui doit, entres autres réalisations, la totalité de la décoration de la brasserie Victor Hugo à Valence (dont les superbes reproductions de Lempicka plus grandes que nature) ou les 400 m2 de trompes l’œil du supermarché Leclerc de Bourg-Lès-Valence. Et après avoir eu la chance de côtoyer de près, Vassard et Huard, « des grands bonshommes profs aux Beaux-arts », au moment où il s’essaye à la sculpture. L’un, connaissant ses faibles moyens, lui prête ses premiers outils et l’exhorte à les forger lui-même. L’autre, connaissant ses dons artistiques, l’encourage. Et c’est ainsi que pour vaincre la pierre, il entre en guerre contre le métal, trouvant un adversaire à sa mesure, aussi rebelle et insoumis que lui. Fort de son talent et de sa passion, il est passé maître et reconnu professeur. A son tour, il enseigne, dispensant ses formations dans une ambiance de compagnonnage, heureux de pouvoir transmettre le feu de son art.

 LN

Article paru dans le JTT (hebdomadaire) du 5 juin 2014

Par ideedart le 5 juin, 2014 dans ARTISTES FRANCAIS, PRESSE LOCALE

  1. Très bel article qui est le reflet de cet artiste inépuisable dans la création et ce la dure depuis des décennies

    Commentaire by arsac laurent — 6 décembre, 2015 @ 12:04

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