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Serge Roca, sculpteur

Entre le bleu du ciel et une terre d’œillets sauvages, s’est amarré un bateau-maison. Yacht naguère coulé, il domine désormais la platitude du vaste site. Son intérieur oblong exalte des effluves de rêves et de liberté, « lieu des meilleurs croquis », de l’artiste Serge Roca. En poupe, ouvert au soleil et offert aux vents, l’atelier du sculpteur s’entoure d’une mer rouillée d’objets d’acier, sauvés de l’abandon auquel ils étaient promis.

¡ Qué viva el aciero!

« Je n’ai qu’une vie et ne sais faire rien d’autre. » Ainsi parle le sculpteur de son œuvre d’acier. Œuvre éminemment fort, au parti-pris désormais monumental, alliant la pesanteur du dur labeur à la vigueur de l’élan passionné. Une matière dense et résistante, lourde et farouche, difficile et indocile, avec laquelle il est entré en lutte depuis plus de vingt ans. L’acier est l’unique interlocuteur élu pour un dialogue que Serge Roca voudrait sans fin. « La matière me parle et je lui réponds. L’objet, je le prends pour sa forme, pour ce qui m’interpelle en lui. Je connais ce qui va casser, ce qu’il faut accentuer pour marquer les traits. Cela se ressent dans la matière. » L’objet récupéré n’est pas à l’origine de l’œuvre mais est voué à servir son destin. Et si le hasard de la réserve constituée au fil des ans ne livre pas la forme adéquate, Serge n’hésite pas à recourir à l’achat, si insolite ou si coûteux soit-il.

¡ Qué viva la emoción !

 « L’émotion doit être là dès le départ », lorsque nait l’idée de la pièce. Suit l’étape de l’étude « Aller chercher un mouvement », du dessin, « En couleurs, comme j’avais trois feutres!… » de la chasse aux objets « bien choisir sa matière et savoir si on en a assez pour finir la pièce», de l’étude du squelette « Ne pas se rater », de la construction « Monter le tout comme un puzzle pour retomber sur l’architecture», le tout émaillé par les troubles d’une incertitude latente « Je doute toujours et partout. Rien n’est jamais acquis. Je sais que je sais ». Serge Roca connait les exigences de sa matière. Il l’aborde en toute humilité. « Chaque nouvelle pièce est une occasion de refaire tes gammes. L’expérience est là pour te dire : ça c’est mauvais. Le défaut te mène à la qualité. Les fautes à la retouche ». L’artiste travaille l’acier à froid, le tronçonne, le coupe, le cisaille, le compresse, le plie, le meule, le frappe, le martèle, le façonne, le soude, l’ébarbe. Il s’attache essentiellement à la ligne, la casse pour la rendre plus nerveuse. Il interprète, fort de sa personnalité et pleinement conscient qu’il est primordial de « savoir ce que tu as dans le ventre. C’est viscéral. Les tripes donnent la vie. Le cérébral sert l’esthétique. C’est de l’énergie pure. La belle pièce sera celle qui correspond à ce que tu veux dire ».

 

¡ Qué vivan las creaciones!

Serge Roca avoue une impérieuse « appétence pour la matière » qui lui impulse une « envie de tout faire ». Aussi au fil du temps se construit l’œuvre, délibérément figuratif. Du registre animal plus ou moins chimérique, (dragons nerveux, animaux géants, poissons fantasques « en leur compagnie,  je suis dans mon bocal tous les jours !..») au registre humain (le buste du colosse d’une tonne, et les séries des « visages africains » interrompus dans leur conversation pour être vendus, dispersés avec l’espoir de se retrouver : «un jour l’un des collectionneurs rachètera l’ensemble de la collection et la famille sera réunie » ), le sculpteur déclare « je les aime tous ». Et pourtant, il les considère parfois avec sévérité « certaines sont moins abouties mais ce sont les précédentes qui m’ont amenées à faire celles-ci ». Celles-ci, ce sont les plus récentes, les plus puissantes, les plus audacieuses : les grands volumes. « Avec le monumental, on ne triche pas, c’est de la haute voltige, une aventure ».

 

¡ Qué viva la vida!

Noble, musclé, ardent, pesant, le taureau pressenti pour l’entrée de la quatrième Biennale de SculpturArt est saisi dans la puissance de sa charge, interrompu dans la beauté de son élan. Ses pattes avant suggèrent l’émoi de la surprise. L’une se tend, bloque alors que l’autre plie, glisse. Pour Serge, « une sculpture c’est prendre un sujet à l’arrêt mais intégrer le mouvement dans le statique. Chercher la ligne qui bouge, qui vit. La force vient de l’intérieur. Pas de l’enveloppe finale ». La pièce se construit de l’intérieur. Le squelette s’habille, couche par couche. « On part de petit et on rajoute. Je garde l’œil en mire et je rallonge ». La  tête du taureau est sciemment disproportionnée pour favoriser la puissance virile du poitrail. L’animal est représenté de front, du garrot à l’aisselle, dans une cuirasse épaisse cousue à grands points de soudure, créateurs d’ombres et de lumières. De dos, la structure apparente révèle les arceaux pliés, roues de charrettes compressées, cage qui retient le tumulte des pulsions, la force de l’instinct, la mémoire des mythes les plus anciens...  Le monstre de Phalaris, alias « Lou Toro. K »,  s’en ira  rejoindre le « Mulet des Trois », hommage avoué à Dali, Armand et César et s’inscrit déjà dans la lignée des chefs d’œuvre de Serge Roca. « Chaque nouvelle année on espère s’étonner. Le jour où on ne s’étonnera plus, il faudra s’arrêter. Le jour où la matière arrête de chuchoter, c’est plus la peine ». Puisse le dieu Acier susurrer longtemps encore et accorder à ce professionnel la place qu’il mérite dans la cour des grands…

 

LN

Article paru dans le JTT (hebdomadaire) du 29 mai 2014

Par ideedart le 29 mai, 2014 dans ARTISTES FRANCAIS, PRESSE LOCALE

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