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Ella Kulturalor

La bien-nommée de la culture

Monsieur et madame Kulturalor ont une fille. Comment s’appelle-t-elle ? Ella. Parce que : Et la culture alors ? Oui mais voilà, ce qui aurait pu n’être qu’une blague des carambars de jadis est en fait, une réalité pas toujours facile à vivre ! Parents joueurs ou parents distraits, la juxtaposition de ces prénom et nom a vite suscité moqueries et persiflages. Et la jeune Ella a décidé de réagir en devenant incollable sur cette notion de culture qui a gâché ses heures de récré.

Vers une définition

« Tout d’abord que les choses soient claires : ne comptez pas sur moi pour vous choisir une des 150 définitions du mot !» déclare abruptement Ella Kulturalor « Si vous voulez une notion ce sera la mienne et rien d’autre ! ». Ella est entre deux âges, a le menton volontaire, et regarde les gens droit dans les yeux. Son bureau est tapissé de livres du sol au plafond et on y accède par un long couloir aux murs couverts d’affiches en tous genres : théâtre, spectacles, expositions, ballets, opéras, concerts, invitations à des vernissages, conférences, séances de dédicaces. « Se souvenir des belles choses » commente-t-elle. Et, passant devant une porte close que, manifestement, elle n’ouvrira pas « ici, c’est mon cabinet de curiosités ». Il se murmure qu’il est empli des objets les plus insolites ramenés de ces nombreux voyages autour du globe.

De ce début d’entretient, il ressortira que la culture, de toute évidence de l’ordre de l’acquis, est un réservoir commun qui soude un groupe d’individus. Il s’agit pour Ella d’un ensemble de traits distinctifs tout à la fois spirituels, matériels, intellectuels et même affectifs. Mais les manières d’être, de penser, d’agir et de communiquer changent avec le temps. « Il n’y a qu’à observer l’évolution des modes de vie, des droits fondamentaux de l’être humain, des systèmes de valeurs, des traditions et les croyances… sans parler du domaine des arts et les lettres auquel –et c’est une erreur- on cantonne trop souvent la culture. » D’ailleurs, précise-t-elle, en posant négligemment sur la table un ouvrage de Sigmund Freud, « la langue allemande, ma langue maternelle, utilise deux mots distincts Bildung et Kultur ce qui présente l’avantage de dissiper toute ambigüité : d’un coté, la culture générale individuelle, de l’autre le patrimoine social, artistique et éthique ». Le livre s’intitule Das Unbehagen in der Kultur, Le Malaise dans la culture. Il a été écrit durant l’été 1929. Le malaise ne date pas d’aujourd’hui !

Sur un plan national

« Vous avez, en France », dit-elle en se balançant sur sa chaise comme pour signifier une mise à distance et recouvrer soudain le point de vue de sa nationalité «une tradition qui lie la culture avec les institutions publiques». Il est exact que la majorité des institutions culturelles sont des organisations en gestion publique ou de type associatif avec une forte dépendance à des collectivités publiques: académies, musées, bibliothèques, médiathèques, conservatoires, salles de concert et de théâtre, orchestres, opéras, M. J. C… La France peut d’ailleurs s’enorgueillir d’avoir été, en 1959, l’une des premières démocraties modernes à se doter d´un ministère de la Culture. «Aux États-Unis» se souvient-elle, «cette emprise de la puissance publique sur la culture n’existe pas ! Les plus grandes entreprises constituent leur propre collection d’œuvres d’art et ouvrent des musées privés. Hommes d’affaires et milliardaires jouent à fond la carte du mécénat et leur philanthropie alimente de grandes fondations, souvent à leur nom. Regardez le cas du Metropolitan ou du Guggenheim Museum à New-York ou des Fondations comme Ford, Carnegie, et bien d’autres encore…». Et du coup, rajoute-telle en souriant, cela évite l’absurdité de la sacro-sainte fermeture hebdomadaire, typiquement française, qui laisse les touristes dépités. «Je croyais que la France avait besoin de travailler ?» s’étonnent-ils.

Le malaise/bien-aise de la culture

La culture générale, selon l’utilisation populaire du mot, est le fond minimal que devrait posséder un individu pour pouvoir s’intégrer dans la société. Or, l’exercice d’activités comme l’art, le théâtre et la musique sont désormais considérés comme élitistes. Les vieux clichés ont la vie dure ! Malgré l’éloquence des chiffres qui prouvent l’impact réel du dynamisme culturel sur le développement du territoire, certains persistent à trouver les activités coûteuses. Hélas, soupire Ella avant de se fondre dans un lieu commun «les héros d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et les Dieux du stade font oublier les vrais génies. Voyez-vous-même à votre petite échelle provinciale: ceux qui liront votre journal auront plus vite fait d’arriver à cette page en prenant le journal par la fin, puisque tout, y compris le sport, passe avant. Sur vos 12 000 lecteurs, seuls 360 liront ces lignes. C’est statistiquement prouvé !». Installée depuis deux ans à peine sur les rives ensoleillées tainoises du Rhône, Ella n’en revient pas de la qualité des activités culturelles, s’émerveille des programmations des villes-sœurs et de cette volonté de briller toujours plus loin, bien au-delà du bassin… «Entendre jouer le célèbre violoniste Nemanja Radulovic programmé par Vochora, aller voir au théâtre les mêmes pièces que mes amis parisiens, avoir le choix du roi au cinéma, visiter les ateliers du coin, véritables viviers artistiques, aller écouter les penseurs de notre temps, invités par les Apprentis Philosophes, attendre chaque fin d’été, l’heure du très fameux Festival des Humoristes, penser que le quai Branly vient prochainement séjourner au château de Tournons, entendre que se prépare à Tain une Biennale de Sculpture, très franchement, c’est jubilatoire !». À en croire Ella, les habitants d’ici seraient vraiment gâtés ! Mais au fait,  n’est-il pas vrai ?

LN

Article paru dans le JTT (hebdomadaire) du 20 mars 2014

Par ideedart le 20 mars, 2014 dans PORTRAITS CARAMBAR, PRESSE LOCALE

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