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12 décembre, 2013

Vérane, iconographe

 Elle perpétue la tradition, assurant l’étonnante continuité de cette peinture dédiée à la gloire de Dieu. Son St Luc, radieux, s’intègre au cœur historique de la collégiale de Tournon. « Une fois acquise la lourde maitrise, restent la valse libre de la création et le jeu de la main se prêtant à l’écriture ».

►l’Accès

L’atelier est à mi-étage.  On y accède par un vieil escalier à vis dont la pierre porte les traces des pas qui l’ont usée. Après avoir passé la fenêtre à meneau qui plonge dans le puits de lumière, il faut pousser la porte de bois brut : là est l’antre de l’artiste. Sur la table, le travail parait suspendu. Une œuvre en cours est drapée dans un linge, les pinceaux sont lavés, les pigments rangés, la lampe et les lunettes figées dans l’attente. La création a été interrompue. L’heure se réserve à l’abouti.

►l’Intimité

Les murs se parent de panneaux de bois disposés avec art au gré des cimaises. Plus ou moins grands, plus ou moins épais, ils offrent la magnificence de leurs ors et de leurs couleurs sans exubérance ni ostentation, mais avec retenue. Les personnages, immobilisés dans un noble hiératisme, considèrent le spectateur avec paix et sérénité. Il faut s’affranchir de la vision terrestre en trois dimensions car « le monde est représenté en perspective inversée afin que le contemplateur  pris comme point de fuite, devienne le point convergeant de l’icône pour établir ainsi un lien intime avec elle ». Ce monde peuplé de saints, les pinceaux de Vérane en chantent les louanges. Dans le silence des mots et en toute conscience, elle met son talent au service du Beau. Ses dons ont été largement confortés par une solide formation : Écoles des Beaux-arts, des Arts Appliqués, stages de l’Abbaye de Sylvanes sous la férule grecque d’Éva Vlavianos, son maître. « Je suis tombée là-dedans et y suis restée. Dessin, gravure, peinture, c’est la conjugaison de tout ce que j’aime ».

►l’exigence

Mais l’art de l’icône est exigeant. Un dur labeur de préparation précède le travail de l’écriture proprement dit : choix de la planche support, encollage du tissu, poses successives de couches de blanc « un minimum d’une douzaine est nécessaire » et enfin ponçage « jusqu’à obtenir le toucher de l’ivoire poli ». Cela demande une certaine force physique et une belle ténacité « je passe des jours entiers à ce travail besogneux et traite simultanément bon nombre de planches ». Alors, et alors seulement, le dessin préalablement muri  est « ramené dessus ». Vérane le grave, « pour en garder la mémoire ». Puis elle procède à la pose de l’or « dont la feuille est si légère qu’il faut retenir son souffle » puis de la couleur en aplats qui « monte peu à peu, de la plus foncée à la plus claire, ‘des ténèbres à l’admirable lumière’ écrivait St Jean ». Une fois achevée, l’icône doit être nommée car « sinon, elle n’existe pas ». Elle s’abandonne au temps du séchage avant d’être vernie et parfois bénie : « Ce moment est chargé d’émotion. L’icône de Tournon fut consacrée par l’Evêque avec les huiles saintes – celles qui ont servi pour la confirmation des jeunes. C’est tout un symbole ».  Dans la douce quiétude et la blanche clarté de son atelier, Vérane s’isole. Sourde aux chaos de l’existence, ouverte aux invariants que lui dictent les Ecritures, elle se concentre, s’applique et peint, des heures durant, savourant un état de paix, parfois « jusqu’à l’épuisement ».

►la Fidélité

Si Vérane est soucieuse du respect des canons, et se soumet avec grâce aux sévères contraintes artistiques de la tradition iconographique  (sources d’inspiration, rigueur du trait, jeux des couleurs, organisation de la représentation, symboliques convenues, attributs consensuels) elle montre un talent très personnel de coloriste, instille dans ses icones des harmonies subtiles ou audacieuses. La maitrise impeccable de son trait donne à l’ensemble un soupçon de modernité qui la distingue de ses pairs, lors des expositions. Or, l’iconographe étant seulement l’instrument de l’Esprit Saint, son  serviteur, l’absence de signature est exigée: « je prête ma main ».

►l’Echange

Ses expositions sont vécues comme « des moments forts et riches en rencontres ». Elle se souvient de sa première approche du public, un automne, sous les voûtes de l’hôtel de la Tourette à Tournon. Elle se rappelle un été, avoir « posé ses œuvres sur la beauté des pierres austères du muret de la salle d’exposition de Notre-Dame d’Ay ». Elle évoque le long mois de neige citadine de la galerie Bansard « au cœur des illuminations  parisiennes ». Elle n’oublie pas non plus la douceur des hivers de la galerie niçoise des Dominicains, ces frères qui l’accueillent tous les deux ans.

L’œuvre de Vérane séduit profanes et initiés : le cercle Brea la remarque. Une année, le Père André, Recteur de la paroisse orthodoxe Saint-Irénée de Marseille, professeur de philosophie, propose l’exposition en illustration de sa conférence « La Gloire des Icônes » et le quatuor Vocal Russe de Nice choisit de faire coïncider ses dates avec les siennes pour se produire.

Intermédiaire entre le monde visible et invisible, l’icone illustre un cheminement, un voyage du terrestre vers le céleste. « C’est le regard de l’orant qui s’élève à la contemplation aimante du Mystère Divin ».

LN

Article paru dans le JTT (hebdomadaire) du 12 décembre 2013

Par ideedart le 12 décembre, 2013 dans ARTISTES FRANCAIS, PRESSE LOCALE
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5 décembre, 2013

Portrait : Mari Carmen Palanca

« De chacun de nos gestes, dépend l’ordre du monde » alexandrin, refrain de vie.

 A l’origine de la création de l’association « Sauvegarde du patrimoine du lycée Gabriel Faure » dont elle est présidente depuis plus de dix ans, Mari Carmen Palanca n’a de cesse de mettre en valeur les richesses matérielles du lycée mais aussi et surtout celles qui lui donnent son âme. Aujourd’hui, elle invite les Tournonais à renouer avec le poète Mallarmé.

►renouer

Renouer avec le grand poète mal-aimé. C’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a 150 ans, le très jeune Mallarmé arrive à Tournon, pour lui, terre d’exil. Orphelin « l’œil vacant de famille », marié depuis peu à Maria « de nos deux mélancolies nous pourrons peut-être faire un bonheur », il y est affecté pour un tout premier poste d’enseignant en anglais, « enchainé sans répit au plus sot métier, et au plus fatiguant »…travail « qui ne se contente pas d’absorber du temps, il absorbe l’individu aussi ». Ses élèves le malmènent. Ils l’insupportent. « Te dire combien mes classes, pleines de huées et de pierres lancées me brisent ». Il en arrive à détester la ville qu’il n’épargne pas dans sa correspondance. « Petit village, noir, très sale », « trou hideux », « sur la route de tous les vents d’Europe » où souffle « l’affreuse bise qui désole éternellement ». Et pourtant avec le recul, il s’amende, avoue y avoir écrit ses plus beaux poèmes et « jeté les fondements d’une œuvre magnifique ».

connaitre

Mais les Tournonais lui pardonneront-ils la médiocrité de ses cours, la sévérité de son jugement, la mélancolie du moment, l’hermétisme de ses épures? Mari Carmen Palanca s’y attache. Avec fougue et passion, elle se plonge dans l’œuvre et la vie du poète « jusqu’au vertige ». Elle partage avec le public le résultat de plus d’un an de recherche, offert aujourd’hui au cadre solennel, désuet et mystérieux de la bibliothèque du lycée impérial. « J’ai été séduite par les lettres publiées par Gabriel Faure et il m’est soudain paru indispensable de les voir, de les toucher ». C’est ainsi qu’elle contracte le virus de la recherche. Du fonds Doucet à Paris, aux archives et bibliothèques nationales, régionales et municipales, en passant par le musée Stéphane Mallarmé de Vulaines-sur-Seine « Au mot Tournon, on vous ouvre les bras ! » et par le Palais du Roure en Avignon, Mari Carmen recueille une somme impressionnante d’objets et d’informations. « À force de le côtoyer, je me suis surprise à l’aimer. Je comprends Flaubert lorsqu’il s’écrit « Madame Bovary c’est moi ! » Il m’a fallu connaitre pour comprendre ; comprendre pour aimer mieux ». À cela il faut ajouter l’essentiel : transmettre….

transmettre

Mari Carmen associe la transmission à l’Enseignement, comme une évidence « on reçoit, on apprend, on transmet ». Avec tendresse et reconnaissance, elle évoque l’ange tutélaire qu’a été pour elle son premier maître d’école. Débarquée à 11 ans de son Espagne natale, avec pour seul bagage « les quatre opérations que mon père m’avait apprises », ne parlant pas un mot de français, elle découvre l’école à Pont d’Ucel « à l’époque de l’Espagne franquiste, l’école,  payante et chère,  n’est pas obligatoire et mes parents avaient peu de moyens ». Monsieur Salgon, son instituteur, l’accueille en classe de CP et s’applique à lui faire rattraper son niveau « un jour, il me prête un livre ; je n’ai jamais oublié son titre « La Maison dans le tournant » ni surtout ce sentiment de fierté entaché du souci de ne pas l’abimer ». Mari Carmen, l’ainée d’une fratrie de huit, sera naturalisée française, l’année de son entrée en fac d’espagnol. « Le métier de prof je le mets très haut ». Si Mallarmé commence sa carrière au Lycée Impérial de Tournon et le quitte au bout de trois ans, elle y achève la sienne et y passe trente ans. Car, contrairement à lui, elle s’y épanouit « Entrer en classe, c’est retrouver mon Espagne ». Cette langue, c’est la sienne, celle de ses racines, de son enfance. Elle la possède, la chérit, la chante, la fait aimer à ses élèves et son enthousiasme séduit. Elle s’investit pleinement dans sa mission de transmission. À fond. Jusqu’à sa retraite. De là date sa « vraie rencontre » avec Mallarmé.

comprendre et aimer

Elle pénètre l’intimité du poète, éprouve pour lui une vive empathie. Emigrée, elle aussi a connu le goût de l’exil et même si celui de Mallarmé n’est que parisien, elle le ressent et l’entend : « j’ai besoin d’hommes, de parisiennes amies, de tableaux, de musique. J’ai soif de poètes ».

Des mêmes salles de classe, elle a respiré l’odeur, des mêmes couloirs arpenté les longueurs, des mêmes fenêtres observé le Rhône « calme et fermé comme un lac ». Elle comprend sans l’avoir partagé, la nostalgie qui l’habite et les affres de la création dont il est la proie. Comment ne pas vibrer à la lecture de ces mots du poète qui seront les derniers à évoquer son séjour tournonais : « Jette les yeux sur ce pauvre petit Tournon, en passant par le bateau » écrit-il « nous y avons vécu trois ans ! Si tu vois flanquant le vieux château …une petite maison ordinaire, à persiennes blanches, c’est là, mon cher ami, que j’ai rêvé ma vie entière, et l’Absolu.»

LN

Article paru dans le JTT (hebdomadaire) du 05 décembre 2013

Par ideedart le 5 décembre, 2013 dans PRESSE LOCALE
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