Navigation | Esnaar : chez Aloï Pilioko et Nicolaï Michoutouchkine

Esnaar : chez Aloï Pilioko et Nicolaï Michoutouchkine

Le texte qui suit a été extrait de mon mémoire de Master d’Histoire de l’Art, Aloï Pilioko un singulier artiste entre coutume et contemporanéité, université de Lyon II 2005. Il figure parmi ceux publiés dans le livre Nicolaï Michoutouchkine- Aloï Pilioko, 50 ans de création en Océanie, par les éditions Madrépores à Nouméa, en janvier 2008.

ESNAAR

Esnaar signifie  » le  lieu où se brise la dernière vague avant d’entrer dans le lagon ».

Se rendre à une invitation à Esnaar est quelque chose d’unique. Nicolaï Michoutouchkine orchestre la table et place les gens avec malice et intelligence. Sont mêlées des personnalités locales appartenant à la micro jet-set, au monde politique, artistique ou intellectuel de Port Vila  à des invités d’outre mer plus ou moins prestigieux. Aloï abandonne ses pinceaux pour se mettre en cuisine et met tout son talent dans des recettes secrètes et délicieuses qu’il présente telles des œuvres d’art dans le décor théâtral éphémère qu’a posé Michoutouchkine retrouvant toute la somptueuse élégance et la folle générosité de ses aïeux russes. Régal pour les papilles et plaisir des yeux devant les parures dont se dotent, pour quelques heures seulement, les objets environnants. Le cadre lui-même change sans cesse au gré des envies et caprices des propriétaires : c’est l’art en mouvement qui transforme des poteaux de bois brut en totems aux allures aborigènes et habille les coraux de points multicolores selon la technique du dotting. Où que se pose le regard, le mot art vient à l’esprit…

Si d’aventure l’excentricité, la fortune ou l’esprit raffiné du convive plait à ses hôtes, il lui est fait l’honneur d’une visite très confidentielle en la demeure d’Aloï. Le rez de chaussée déborde d’objets les plus hétéroclites, certains suspendus au plafond par des fils invisibles flottent au rythme d’une brise trop rare. On reconnaît des objets coutumiers de l’archipel vanuatais ainsi que des îles Salomons ou encore de Papouasie Nouvelle Guinée. Puis les collections d’Aloï (chats de tous pays et de toutes matières), qui s’accumulent joliment sur un guéridon d’époque peint en jaune vif  pour satisfaire au goût du moment ou qui s’amassent à même le sol (cochons de bois) avant de trouver plus noble support. Les choses les plus invraisemblables côtoient les objets les plus banals. Rien ne relève d’un quelconque jugement de valeur. Ni les terribles armoires jumelles en bois doré qui ouvrent voluptueusement leurs portes pour offrir l’intimité de leurs entrailles au visiteur, qui ravi, s’interroge sur tant de bizarreries déployées, ni le plus simple des plats à kava dont la sobre élégance interrompt soudain la course du regard. Partout au mur, des œuvres que des artistes amis ont laissées en souvenir de leur passage. Des livres aussi, des catalogues d’expositions parvenus des quatre coins du monde, abandonnés sans doute après avoir été feuilletés, en des endroits insolites. Le sol de carreaux dépareillés se pare en différents endroits de somptueux tapis ramenés de contrées lointaines.  Mille questions ne sont pas posées, retenues par cette folle abondance.

Un petit escalier de bois mène à l’étage entièrement habité des grandes toiles d’Aloï. Magnifique, telle une lessive d’un luxe coupable, l’œuvre apparaît, suspendue par des pinces à une simple ficelle. Il faut se faufiler, dresser un pan d’étoffe pour gagner du recul pour mieux admirer. Mille exclamations s’échappent devant cette profusion de couleurs.

L’étage supérieur est décoré de façon plus épurée : au centre de la chambre rose et verte, trône un immense lit à baldaquin. Des tapis sont disposés tout autour. Au mur, quelques œuvres de jeunesse, des portraits d’êtres aimés. Sur une frêle étagère, quelques photos et de petits objets.

Au sol, des flotteurs de verre, délivrés de leurs filets, capturent la lumière et jouent avec elle. La pièce semi octogonale, baignée de clarté, donne sur la mer. Mille réflexions s’égrainent sur le réveil sacré de l’artiste, sur la source primale de l’art.

Aucun support n’est vierge, tout est prétexte à création, à couleur, à gaîté, à décor, à fantaisie, à caprice et si les humeurs changent tout se transforme à nouveau. A Esnaar, rien ne se fige, l’art est, plus que jamais, un concept vivant. Comme la mer, il renouvelle régulièrement ses éclats.

Par ideedart le 11 septembre, 2005 dans ARTISTES ETRANGERS

Laisser un commentaire

oursenpeluche |
L'Arbre aux Voyages |
La vie au collège |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Odile Viale
| Mise en scène Emmanuel Tudeau
| Mon grain de sel...